La deuxième journée du Festival international de la bande dessinée d'Alger (FIBDA) a été marquée, vendredi 2 octobre, par une conférence hommage consacrée à Tayeb Arab, disparu en décembre 2025 à l'âge de 78 ans. Animée par Lazhari Labter, la rencontre a retracé le parcours d'un dessinateur, caricaturiste et peintre qui a marqué la presse algérienne, notamment à travers ses quelque 7 000 dessins réalisés pour le quotidien La République d'Oran. L'hommage s'est déroulé en présence de sa sœur, Fatiha Arab, venue de Paris pour représenter la famille.
Dès l'ouverture, Lazhari Labter a rappelé la place de Tayeb Arab dans l'histoire du dessin en Algérie, tout en soulignant l'émotion particulière de cet hommage rendu en présence de sa sœur. Le conférencier a également annoncé la préparation d'un ouvrage consacré à l'artiste, intitulé Le dessinateur aux 7 000 dessins.
Né à Oran en avril 1947, Tayeb Arab découvre très tôt le dessin. Son imaginaire se nourrit notamment des petits formats et des illustrés qui circulaient en Algérie dans les années 1950 et 1960. Lazhari Labter a évoqué les figures de Blek le Roc, Akim, Zembla, Le Fantôme ou encore Mandrake, autant de publications qui constituaient alors une source d'inspiration pour les jeunes lecteurs.
« C'est dans ces illustrés que Arab a puisé son inspiration alors qu'il était encore enfant, plus tard adolescent », a expliqué le conférencier, rappelant que ces publications constituaient également, pour toute une génération, une porte d'entrée vers le dessin et la langue française.
Issu d'un milieu populaire, Tayeb Arab devait très tôt contribuer aux besoins de sa famille. Il multiplie les petits métiers et vend notamment des illustrés devant les salles de cinéma d'Oran. À cette époque, le cinéma constitue avec les bandes dessinées l'un des grands espaces de découverte pour les jeunes. Les films italiens, les westerns, les productions égyptiennes et surtout les films indiens nourrissent alors l'imaginaire populaire.
À 18 ans, Tayeb Arab envoie ses dessins au quotidien francophone La République d'Oran. Son talent attire l'attention de la rédaction. Il est convoqué, présenté dans la rubrique consacrée aux jeunes artistes, puis recruté par le journal.
Cette rencontre avec La République va transformer son parcours. Il évolue aux côtés de journalistes et d'artistes qui vont contribuer à former son regard. Lazhari Labter a notamment cité Bachir Rezzoug, directeur et rédacteur en chef du journal, mais aussi Kateb Yacine et M'hamed Issiakhem.
« C'est là-dedans que le talent de Tayeb Arab va s'affiner », a expliqué le conférencier, soulignant l'importance de cet environnement dans la construction de l'artiste.
À partir de 1965, Tayeb Arab s'impose progressivement comme dessinateur et caricaturiste. Il développe également la bande dessinée et crée notamment le personnage de Kaddour, figure profondément algérienne publiée dans La République. Entre 1965 et 1978, il devient le caricaturiste attitré du quotidien.
Son trait accompagne alors l'actualité sociale et politique. Parmi les dessins présentés durant la conférence figurait notamment Qui doit émanciper qui ?, consacré à la condition de la femme en Algérie. Un autre dessin, consacré au massacre de Sabra et Chatila, témoignait de son regard sur les grands événements internationaux.
L'artiste s'intéresse également à la vie quotidienne et aux phénomènes de société. Une caricature consacrée à l'engouement pour la série américaine Le Virginien ou encore une vignette montrant l'ennui d'un téléspectateur devant une télévision devenue presque vide de contenu illustrent cette diversité.
De la caricature à l'illustration
Le travail de Tayeb Arab ne se limite pas à la caricature. Il réalise également des bandes dessinées et illustre des romans. Lazhari Labter a notamment présenté les planches réalisées autour du roman soviétique Et l'acier fut trempé, de Nikolaï Ostrovski, publié sous forme de vignettes accompagnées de passages du texte.
L'artiste s'inscrit ainsi dans plusieurs registres graphiques, passant de la caricature au dessin de presse, de la bande dessinée à l'illustration, avant d'accorder progressivement une place plus importante à la peinture.
En 1978, l'arabisation de La République, devenu El Djoumhouria, marque un tournant dans son parcours. Tayeb Arab quitte la rédaction et s'installe à Bou Ismaïl, près d'Alger. Il collabore ensuite avec Révolution africaine et Algérie Actualité.
Son parcours le conduit ensuite en France. Installé à Paris au début des années 1980, il collabore notamment au magazine Afrique-Asie, dirigé par Simon Malley. Il y poursuit son travail de caricaturiste et porte son regard sur l'actualité africaine et internationale.
Lazhari Labter a présenté plusieurs dessins consacrés aux dirigeants africains ainsi qu'une bande dessinée en deux planches consacrée à Mobutu Sese Seko. Le trait de Tayeb Arab y devient un moyen de dénoncer les abus du pouvoir et de porter un regard satirique sur les régimes politiques.
En 1986, l'artiste s'installe dans le sud de la France, près de Montpellier, et se consacre davantage à la peinture. Cette nouvelle période est marquée par son travail sur toile et par l'influence de ses échanges avec M'hamed Issiakhem et Kateb Yacine.
Parmi les œuvres évoquées durant la conférence figure La Présidente, tableau consacré à Arlette Casas, sa compagne et longtemps gardienne de son œuvre.
Une partie importante de l'hommage a été consacrée à la question de la conservation de son œuvre. Arlette Casas, absente de la rencontre pour des raisons de santé, avait adressé un message diffusé lors de l'hommage rendu la veille par la ministre de la Culture et des Arts.
Elle y demandait aux institutions algériennes de récupérer les œuvres de Tayeb Arab conservées en France et de les offrir à l'Algérie. Son souhait est notamment de voir une partie de cet ensemble rejoindre le musée Ahmed Zabana d'Oran.
Cette volonté rejoint un travail déjà entrepris pour préserver les milliers de dessins réalisés pour La République. Une opération de sauvegarde avait permis de photographier et de numériser des dessins publiés dans les anciens numéros du journal, après la disparition de la plupart des originaux.
Tayeb Arab avait également retrouvé une place dans la mémoire culturelle algérienne à la faveur de plusieurs expositions organisées en 2007 et 2008 à Alger, Oran et Paris. L'exposition Arab, destin d'encre avait notamment été présentée au Palais de la Culture Moufdi-Zakaria à Alger, au musée Ahmed Zabana d'Oran et au Centre culturel algérien à Paris.
« Son esprit et son âme seront ici »
Prenant la parole à son tour, Fatiha Arab a remercié Lazhari Labter pour son travail et pour le soutien apporté à la famille dans la volonté de préserver et de rapatrier l'œuvre de son frère.
Elle a exprimé le souhait de voir cette démarche aboutir et les œuvres rejoindre le musée Zabana d'Oran. « On aimerait bien que ça aille loin, que continuent les œuvres de mon frère soient rapatriées en Algérie et qu'elles soient données, enfin en donation quoi, au Musée Zabana », a-t-elle déclaré.
Pour elle, ce projet dépasse la seule conservation d'un ensemble artistique. Il représente aussi une manière de faire revenir Tayeb Arab dans sa ville natale. « Ce sera comme s'il était enterré ici, dans son pays et dans sa ville natale », a-t-elle affirmé, avant d'ajouter : « Mon frère est enterré là-bas, mais son esprit et son âme seront ici dès que les œuvres seront rapatriées ».